Remarques par M. El-Ghassim Wane : Session ouverte du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine sur le thème: « Les opérations de soutien à la paix en Afrique », Addis-Abeba (Éthiopie), 27 avril 2026

Session ouverte du Conseil de paix et de sécurité de lUnion africaine sur le thème: « Les opérations de soutien à la paix en Afrique », Addis-Abeba (Éthiopie), 27 avril 2026

Remarques par M. El-Ghassim Wane, ancien Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies au Mali et Chef de la MINUSMA, ancien sous-Secrétaire général des Nations unies aux opérations de maintien de la paix, et ancien Directeur du Département paix et sécurité de la Commission de lUA

Date | 27 avril 2026

Permettez-moi tout d’abord d’exprimer mes remerciements à la présidence éthiopienne du Conseil de paix et de sécurité pour m’avoir invité à participer à cette session sur les opérations de soutien à la paix.

Cette discussion se tient dans un contexte particulier, tant sur le continent qu’au niveau mondial.

Premièrement, nous assistons à la persistanceet, dans certains cas, à laggravationdes conflits et des tensions à travers lAfrique. La situation au Soudan est sans aucun doute la plus alarmante. C’est une crise qui devrait tenir tous les Africains en alerte et susciter une mobilisation totale et concrète.

Deuxièmement, limplication dacteurs extérieurs dans les conflits africains est de plus en plus manifeste, et ce dans un contexte dintensification de la compétition géopolitique et des rivalités entre eux. Si certaines de ces interventions peuvent être constructives, elles ont aussi pour effet de réduire la marge d’action des institutions africaines et d’amoindrir leur rôle dans la gestion des questions de paix et de sécurité. Les initiatives prises en dehors du continent déterminent de plus en plus la trajectoire des crises africaines.

Il s’agit là d’une rupture avec une période antérieure où les initiatives africaines étaient au cœur des efforts de règlement des conflits—une époque illustrée par des processus et accords portant le nom de villes africaines, de Sodore en Éthiopie et Arta à Djibouti à Accra, Pretoria, Ouagadougou et Libreville, en passant par Arusha, Alger, Machakos et Sun City, pour n’en citer que quelques-unes.

Troisièmement, et de manière plus générale, nous sommes confrontés à un affaiblissement du multilatéralisme. Celui-ci se manifeste par la multiplication des mesures unilatérales et des atteintes croissantes au droit international.

Prises ensemble, ces évolutions sont préoccupantes pour l’Afrique.

Il ne peut y avoir de développement durable sans paix. Les tensions persistantes entre États compromettent l’intégration continentale. L’implication croissante d’acteurs extérieurs sape l’appropriation et le leadership africains. L’érosion du multilatéralisme et du droit international réduit la capacité du continent à défendre ses intérêts, en même temps qu’elle accentue la vulnérabilité des pays africains et les menaces à leur souveraineté.

Aussi l’Afrique doit-elle s’attaquer à ses défis internes avec une urgence renouvelée pour pouvoir faire face à l’environnement géopolitique actuel; à défaut, elle risque d’être façonnée par des dynamiques externes plutôt que de les façonner.

C’est dans cette entreprise plus large visant à renforcer l’autonomie stratégique de l’Afrique que doivent s’inscrire les opérations de paix. Bien conçues et utilisées, elles peuvent jouer un rôle important dans la gestion des défis de paix et de sécurité du continent.

Cependant, pour remplir efficacement cette fonction, quatre considérations sont essentielles.

Premièrement, les opérations de soutien à la paix ne sont quun instrument parmi beaucoup dautres dans la gestion et le règlement des conflits. La prévention, la médiation et la consolidation de la paix—telles que prévues par le Protocole relatif au CPS—sont des outils tout aussi, sinon plus, importants.

Il convient de revenir ici sur l’architecture du Protocole. Si celui-ci a, sans ambiguïté, introduit les opérations de paix dans le cadre normatif de l’Union africaine, l’approche qu’il articule n’en reste pas moins beaucoup plus équilibrée qu’on ne le pense généralement.

En substance, le Protocole accorde une place centrale à la prévention des conflits et au rétablissement de la paix. Cette orientation se reflète dans ses objectifs et principes, ainsi que dans les pouvoirs importants conférés au Président de la Commission et au Groupe des Sages. Les règles de procédure du CPS renforcent cette logique: aucun État membre ne peut empêcher l’inscription d’une question à l’ordre du jour du Conseil, et les pays parties à un conflit ne peuvent participer aux délibérations y relatives.

La conclusion est claire: il faut se garder de surinvestir dans les opérations de paix au détriment de ces autres instruments, souvent plus accessibles et, dans bien des cas, plus efficaces pour l’UA.

Cette conclusion est d’autant plus fondée que le CPS et la Commission ont, au fil des ans, développé des outils non militaires innovants qui ont permis à l’UA d’affirmer son leadership dans la gestion de certains conflits.

Parmi ceux-ci figurent les « communiqués-cadres », à travers lesquels le CPS énonce des éléments de sortie de crise, assortis d’échéances claires et d’attentes spécifiques à l’égard des parties concernées. Le communiqué du 24 avril 2012 sur le Soudan et le Soudan du Sud en est un exemple probant.

L’UA a également efficacement recouru à des mécanismes ad hoc de haut niveau—souvent composés de chefs d’État et de gouvernement en exercice ou d’anciens dirigeants—pour interagir au plus haut niveau avec les parties concernées et des acteurs internationaux clés. Tel fut notamment le cas avec le Groupe de mise en œuvre de haut niveau sur le Soudan et le Soudan du Sud, le Groupe de haut niveau sur la Côte d’Ivoire et le Groupe de haut niveau pour l’Égypte.

Enfin, l’UA a mis en place des groupes internationaux de contact, pour coordonner les interventions extérieures et éviter des réponses fragmentées, notamment en Guinée, à Madagascar et en République centrafricaine.

Ces expériences montrent que l’Afrique dispose déjà d’une boîte à outils diversifiée et éprouvée. Les opérations de paix en sont une partie intégrante, mais elles ne doivent pas en devenir l’élément dominant.

Deuxièmement, les opérations de soutien à la paix ne sont pas une fin en soi. Elles sont des instruments au service de solutions politiques. Dans les conflits internes en particulier, elles ne peuvent réussir sans processus politiques crédibles. En leur absence, même les opérations les plus robustes peinent à produire des résultats durables.

La réponse au terrorisme dans plusieurs régions d’Afrique l’illustre clairement. Si les mesures sécuritaires sont impératives, elles sont loin d’être suffisantes. Dans de nombreux contextes, ce fléau a été aggravé par une gouvernance déficiente, la marginalisation de segments de la société et les exactions commises lors des opérations de lutte contre le terrorisme.

Là où des progrès ont été enregistrés, ils n’ont pas résulté uniquement de l’action militaire, mais plutôt d’approches combinant mesures sécuritaires, dialogue, réconciliation et réformes de gouvernance.

C’est pourquoi la tentation croissante à privilégier l’imposition de la paix doit être abordée avec prudence. Sans stratégie politique crédible en parallèle, ces approches ont peu de chances de produire des résultats durables.

Troisièmement, les opérations de soutien à la paix sont, par nature, coûteuses et exigeantes sur le plan logistique. Cela explique pourquoi, pendant longtemps, les dirigeants africains ont hésité à les intégrer pleinement dans la panoplie des outils de l’OUA, comme en témoigne la Déclaration du Caire de 1993, qui n’autorisait que des missions limitées dans leur portée et leur durée.

Le tournant est intervenu avec le Protocole relatif au CPS, largement influencé par l’échec—de l’OUA et, surtout, de l’ONU, alors présente sur le terrain—à prévenir et à arrêter le génocide des Tutsi au Rwanda.

Le cadre ainsi développé reposait sur deux postulats: les États membres de l’UA augmenteraient leur financement des activités de paix et de sécurité à la faveur de la dynamique générée par la nouvelle Union, et l’ONU répondrait favorablement aux demandes de soutien du continent.

Plus de vingt ans après, aucun de ces postulats ne s’est fondamentalement vérifié. Les États membres de l’UA n’ont pas mobilisé les ressources nécessaires, en particulier pour les opérations de grande envergure. Quant à l’ONU, son appui est resté en deçà des attentes. Si la résolution 2719 marque une avancée, elle souffre aussi de limites. Les récentes baisses de contributions au budget des Nations unies compliquent encore davantage la situation, contraignant à des réductions importantes dans les missions.

De fait, une approche plus réaliste est requise. L’UA devrait privilégier des opérations plus ciblées, de taille réduite et limitées dans le temps, adaptées à ses capacités financières et à l’environnement budgétaire mondial actuel. À cet égard, les modèles présentés dans l’étude des Nations unies d’octobre 2024 sur l’avenir du maintien de la paix offrent des orientations utiles. Ils peuvent être mis en œuvre par l’UA seule ou conjointement avec l’ONU selon différentes configurations, y compris dans le cadre de la résolution 2719, et—du fait de leur portée limitée—prennent en compte les sensibilités politiques des États membres qui pourraient percevoir les déploiements de grande ampleur comme des atteintes à leur souveraineté.

Les grandes opérations multidimensionnelles devraient, en règle générale, relever de la responsabilité de l’ONU, qui dispose d’avantages comparatifs indéniables: un financement prévisible, une expertise avérée, des capacités logistiques robustes et des mécanismes de redevabilité bien établis. L’UA ne devrait s’y engager que lorsque l’ONU est manifestement incapable ou pas disposée à agir, notamment dans des situations extrêmes liées au terrorisme ou au crime de génocide, aux crimes contre l’humanité et aux crimes de guerre.

Quatrièmement, lefficacité des opérations de soutien à la paix en Afrique dépend dun partenariat étroit entre l’UA et l’ONU. Les opérations de l’UA et de l’ONU ne constituent pas des options concurrentes, mais des composantes complémentaires d’un même système multilatéral, chacune avec ses atouts propres. Pourtant, au regard des progrès accomplis par l’UA, l’idée d’un rôle accru de cette dernière, au point de reléguer l’ONU à une fonction d’appui, a progressivement gagné du terrain—en particulier face à des menaces comme le terrorisme, où le maintien de la paix traditionnel a montré ses limites.

Cette lecture est trompeuse. L’UA et l’ONU ne sont pas interchangeables: elles sont des partenaires complémentaires et indissociables. L’ONU conserve des atouts majeurs, comme indiqué plus haut, tandis que l’UA a démontré une inclination à intervenir dans des environnements complexes et à haut risque, malgré de lourdes contraintes capacitaires et financières.

Les performances des deux organisations sont étroitement liées. Des opérations onusiennes efficaces confortent les approches multilatérales, qui sous-tendent également l’action de l’UA. Les succès des missions de l’UA renforcent les solutions régionales, lesquelles participent de la sécurité collective telle qu’articulée par la Charte des Nations unies. À l’inverse, les échecs de l’une ou de l’autre de ces deux institutions fragilisent la confiance dans l’architecture globale de paix et de sécurité.

Dans ce contexte, lUA et lONU doivent, à titre prioritaire, renforcer leur coopération, notamment en appui aux opérations de maintien de la paix des Nations unies en Afrique. Il y va de leur intérêt mutuel. Les missions onusiennes tirent parti de l’influence politique de l’UA et de sa proximité avec les théâtres de crise, ainsi que du rôle des A3: lorsque les membres africains portent, au niveau du Conseil, les questions relatives aux missions, ils aident à recentrer les débats et à limiter l’impact des tensions géopolitiques globales. L’UA a, pour sa part, un intérêt direct dans l’issue des opérations onusiennes sur le continent, l’Afrique étant la première à bénéficier de leurs succès et la première à pâtir de leurs échecs.

À cette fin, l’ONU devrait systématiquement informer l’UA des activités de ses missions et des défis auxquels elles sont confrontées. Il en résultera une plus grande appropriation africaine et une capacité accrue de l’UA à apporter un appui rapide et déterminé.

Par ailleurs, il conviendrait denvisager le déploiement d’équipes de liaison de lUA auprès des missions des Nations unies. Celui-ci permettrait à l’UA d’avoir une meilleure appréciation des opérations onusiennes et de leur apporter un appui plus ciblé. Dans le même esprit, l’ONU devrait associer plus systématiquement l’UA aux revues stratégiques de ses missions.

Comme indiqué plus haut, pour être efficace, le maintien de la paix doit aller de pair avec une action plus soutenue de rétablissement de la paix. D’où la nécessité d’une coordination plus étroite entre l’UA et l’ONU, notamment à travers la désignation d’envoyés conjoints ou la mise en place de groupes de contact co-dirigés, afin d’imprimer davantage de cohérence à des efforts de médiation de plus en plus fragmentés.

Enfin, la préservation des acquis du maintien de la paix exige un investissement accru dans la consolidation de la paix. Cela implique un partenariat renforcé entre l’UA et l’ONU sur les questions de gouvernance, afin de pérenniser la paix et de prévenir la rechute dans la violence. L’objectif est de combiner le riche cadre normatif de l’UA en matière de gouvernance, de démocratie et de droits humains avec les capacités techniques et les ressources des Nations unies.

Je voudrais conclure en soulignant à nouveau la complexité de lenvironnement international dans lequel lAfrique opère. Cet environnement, bien que porteur de risques, offre également l’opportunité de promouvoir un système international plus inclusif et plus équitable, mais à condition que l’Afrique mette de l’ordre dans ses propres affaires. Cela suppose avant tout de faire taire les armes—par des actions concrètes, et non par des déclarations. Les opérations de paix constituent un levier important à cet égard.

L’UA dispose déjà des outils nécessaires. L’urgence est d’assurer leur mise en œuvre, plutôt que de chercher à les perfectionner sans fin. Cela suppose une discipline collective accrue et une meilleure coordination à l’échelle de l’ensemble du système de l’UA, fondées sur l’indivisibilité de la paix et de la sécurité sur le continent, ainsi que sur un engagement renouvelé en faveur de la solidarité africaine.

Dans ce contexte, la revue proposée des opérations de soutien à la paix de l’UA constitue une opportunité pour: renforcer la mobilisation en faveur de la mise en œuvre des instruments existants, avec la créativité et l’agilité requises; traiter la question cruciale du financement—qui exige des États membres qu’ils assumer pleinement leurs obligations; et libérer tout le potentiel du partenariat UA–ONU, y compris dans le cadre de la résolution 2719.

Je vous remercie.